Le Centre hospitalier universitaire (CHU) Renaissance, situé à la Gombe, à Kinshasa, n’est pas un établissement public comme les autres. Sa place dans la vie des habitants de la capitale demeure importante. Avec l’explosion démographique dans cette mégalopole francophone, cet établissement hospitalier ne pouvait plus demeurer en l’état. Grâce à une volonté présidentielle, il est en cours de modernisation, de digitalisation et d’agrandissement.
Le 2 septembre 2024, le stratégiste Al Kitenge prend ses fonctions en tant que directeur général, à la tête d’un comité de direction supervisé notamment par un conseil d’administration. Il sait alors que la tâche est ardue. D’autant que certains se demandent encore – par ignorance – pourquoi on a nommé un ingénieur doublé d’économiste pour diriger un grand centre hospitalier. Pour eux, sa nomination est une hérésie !
A son arrivée, le nouveau patron du CHU-Renaissance ne trouve aucun manuel des procédures, ni une liste définitive du personnel. « Au fur et à mesure, je m’aperçois que la précarité est énorme, que la fraude est dans tous les étages parce qu’il n’y a pas d’organisation », déplore-t-il. Sa nomination n’est pas due au hasard. Ceux qui lui ont confié une telle mission recherchaient un profil solide et multidisciplinaire. Formé notamment à l’Ecole polytechnique de Lubumbashi, il a passé plusieurs années dans ce temple du savoir scientifique accueillant généralement une partie de l’élite congolaise. Il a côtoyé plusieurs universités du monde en tant que chercheur et étudiant. Son bagage intellectuel et son expérience professionnelle notamment chez Unilver et dans l’entrepreneuriat plaident en sa faveur. Il sait donc diriger les hommes et, surtout, planifier stratégiquement les choses et les réaliser.
Au CHU-Renaissance, il doit surtout mener de front plusieurs chantiers, à commencer par celui de la digitalisation complète de l’hôpital. « Aujourd’hui, nous sommes en train de finir la phase d’évacuation du cash parce que nous voulons que tous les paiements se fassent de manière automatisée par l’utilisation d’une carte bancaire », se réjouit le DG. Un moyen efficace de lutter contre la fraude. La tentation est en effet moins grande lorsqu’on ne peut plus palper les billets de banque. Le changement de narratif au sein de l’hôpital et la transformation de certaines opérations ne plaisent cependant pas à tout le monde. Cette quête de transparence dérange beaucoup de gens. Le DG met alors en exergue une pratique répandue. « Il faut aussi savoir que, dans cet hôpital, chacun faisait régner sa loi. Il pouvait faire venir son malade pour le consulter, puis empocher l’argent. Le praticien avait même ses médicaments qu’il vendait, faisant de l’hôpital un bien sans maître », dénonce Al Kitenge. Ce dernier exhorte les praticiens à se convertir et à adopter les bonnes manières parce que la machine est déjà lancée et ne peut plus s’arrêter.
Bien évidemment, tous ceux qui profitent des failles du système pour arrondir leur fin de mois voient alors d’un mauvais œil l’œuvre du nouveau leader. « On constate souvent, dans les entités publiques, que certains cadres se liguent contre le staff dirigeant entrant lorsqu’il commence à toucher à leurs intérêts, qui ne coïncident pas toujours avec ceux du plus grand nombre », rappelle un retraité.« Aujourd’hui, l’hôpital va fonctionner en suivant les règles édictées, les procédures devront être respectées, insiste le DG. Certaines choses sont simplement intolérables. Il n’est plus question que d’autres aient un périmètre conquis à l’intérieur des services. Chaque jour qui passe, même les gens de mauvaise foi s’aperçoivent que le processus de changement est irréversible. » Les bénéficiaires des services du CHU-Renaissance sont les patients. Le comité de direction a à cœur de leur proposer des soins de qualité grâce à un bon rendement du personnel. Que faire alors pour y parvenir ?
Fin du casse-tête salarial ?
L’autre grand chantier a été d’identifier le personnel pléthorique. Là encore, le DG est allé de surprise en surprise. On dénombre quelque 4000 personnes dans les effectifs. Près de 2000 sont effectivement des agents de l’Etat. En revanche, plus de 2000 n’ont aucun statut. Trois catégories de personnel se côtoient dans les couloirs du centre hospitalier. Il y a d’abord les personnes immatriculées et affectées effectivement à l’hôpital. On trouve ensuite les nouvelles unités, c’est-à-dire des gens effectivement affectés à l’hôpital mais qui sont en processus de régularisation. La troisième catégorie renferme les acceptés. « Ce sont les personnes que les médecins-directeurs précédents ont jugé bon, d’une manière ou d’une autre, de faire venir au sein de l’hôpital, explique le DG. On les retrouve dans tous les corps de métiers. Il y en a environ 450 parmi les médecins, presque le double parmi les infirmiers, et presque autant parmi les administratifs et les métiers restants. » Seul problème : plus de la moitié d’entre eux sont des fictifs. Le pot aux roses a été découvert en digitalisant la paie. « Quand vous payez les primes, certaines personnes les récupèrent », accuse Al Kitenge. Ce dernier a donc décidé de dégraisser le mammouth.
D’autant qu’à chaque fois qu’il a été procédé à un contrôle physique, le nombre augmentait. Et pour cause : dans la psychologie des gens, il y avait une chance qu’ils soient tous régularisés, qu’on leur donne un numéro matricule. Le niveau atteint par les effectifs est vite devenu intenable. D’où la décision de rationaliser les effectifs. Un cadre organique a donc été mis en place en bonne et due forme, pour identifier le personnel. Un premier constat a été fait : environ 700 personnes sont en âge de prendre leur retraite. Autre constat : cinq personnes occupent parfois le même poste. Un travaille le lundi, un autre le mardi, ainsi de suite, jusqu’à vendredi. On saucissonne ainsi la semaine. Mais, à la fin du mois, tout ce beau monde doit être payé. On trouve alors des gens qui ne sont pas salariés de l’Etat. Ils n’ont donc pas de primes de l’Etat. Des infirmières touchent 3000 à 5000 francs congolais par mois, soit moins de deux dollars. « Mais quand vous regardiez de quoi ces gens vivaient et pourquoi ils veulent rester là, vous vous aperceviez que c’est parce qu’ils rançonnent finalement les malades », regrette le DG. Ces pratiques bizarres se sont installées pour perpétrer les délits.
Les accusations mensongères
« Pour démarrer le nouvel hôpital, la moindre des choses est de s’assurer de rentrer dans les normes. La digitalisation a été faite, l’évacuation du cash est en cours », assure le directeur général. Et d’ajouter : « La réorganisation avance bien, nous sommes en train de finaliser aujourd’hui ce qu’on appelle la commission paritaire, qui est un cadre de discussion entre l’employeur et les employés pour être en mesure de déterminer comment les choses doivent fonctionner. » La conséquence logique qui en découle, c’est que tous ceux qui n’ont aucune justification de rester au sein de l’hôpital ne doivent plus y venir. Al Kitenge se défend toutefois d’avoir licencié, l’hôpital s’est séparé des gens sans attache administrative conforme aux textes et règlements de l’administration publique et n’a recruté personne. Loin de là ! « Il n’y a pas eu de nouvelles recrues en 2025, contrairement à ce que certains disent dans les médias », martèle ce champion des arts martiaux.

L’Etat congolais a pourtant construit un nouvel hôpital, le premier bloc ayant été livré. Il paie des salaires et des primes. En contrepartie, il faut que les médecins soient bien présents à leurs postes de travail et soient en mesure de faire tourner l’établissement selon les règles de l’art. « Il y a des gens qui essaient d’en faire un problème politique alors que ce n’en est pas un, déplore Al Kitenge. Il serait insultant pour n’importe quel responsable politique dans le pays, et surtout pour le chef de l’Etat en particulier qui a cru en ce projet et y a investi de l’argent, que dans peu de temps, avec des conditions connues, qu’on fasse tomber cet hôpital. Il faut le faire fonctionner dans des conditions normales et selon les standards de la profession. »
Il cite un autre cas pour montrer sa bonne foi. Dans le registre, on répertorie par exemple 456 médecins dits « acceptés locaux ». Dans les faits, il y en a hélas seulement une soixantaine. Mais l’argent qui sort va à la rémunération de près de 460 médecins. « Il va falloir d’abord arrêter simplement une telle hémorragie, promet le DG. Tous ceux qui n’ont aucune raison d’être là doivent rester à la maison, le temps qu’on regarde ceux qui sont en ordre et comment on s’organise. » C’est dans ce contexte que ses détracteurs se précipitent dans la presse et les réseaux sociaux pour dire qu’il aurait licencié les gens et les aurait fait remplacer. Lui préfère rappeler une règle : il a été demandé à tous ceux qui n’avaient pas un engagement formel et réel de l’Etat de rester à la maison. Et ce, afin de permettre au staff dirigeant de s’organiser. Mais le DG pointe une autre responsabilité. « Ceux qui s’agitent le plus, ce n’est pas nécessairement ceux que nous avons fait partir, mais plutôt une autre catégorie de personnel qui, d’une manière ou d’une autre, avait des raisons de vouloir que ces jeunes gens soient toujours présents. L’une de ces raisons relève de la couverture », révèle-t-il. D’après lui, la présence des jeunes gens permettaient à certains praticiens de se livrer à des activités en dehors de l’hôpital aux heures de travail.
Pour le DG, son établissement n’a pas besoin, à l’heure actuelle, de mille médecins, ni de deux mille infirmières et infirmiers pour une capacité provisoire de 250 lits. Il fait alors la comparaison avec l’hôpital Ngaliema, qui affiche le cinquième des équipes du CHU-Renaissance. Et de s’interroger : « Comment fait-on pour avoir la compétitivité de Ngaliema avec 5 fois plus d’équipes ? » Ses explications, frappées pourtant au coin du bon sens, ne convainquent pas ceux qui ont pour seul et unique objectif d’avoir un numéro matricule de l’Etat. Et ce, même parfois sans travailler, ni être payé. « La difficulté à laquelle nous sommes confrontés est celle de la rigueur, de la discipline et d’une volonté de faire les choses dans les règles », reconnaît le dirigeant de l’hôpital.
La clé de répartition
L’hôpital génère des primes pour compléter les salaires. Un document conçu sous la présidence du maréchal Mobutu – valable jusqu’à ce jour – précise la clé de répartition. On attribue généralement 40% des actes posés par les médecins à ces derniers. La même chose pour les infirmiers : 40 % des actes posés par eux leur sont directement reversés. Le reste de l’argent sert notamment à payer les autres fonctionnaires ou agents, mais également à faire tourner la maison, à savoir : payer les matériels, les frais de fonctionnement, les factures, l’achat du fioul pour les générateurs, les produits d’entretien, etc. Il s’agit là d’un exercice difficile à faire, d’autant qu’il faut s’assurer que les dépenses sont bien contrôlées. La direction est en train de mettre en place une fondation pour être en mesure de faire de la levée de fonds, essentiellement pour assurer le financement de la recherche et prendre en charge une partie d’indigents. Ces derniers représentent entre 20 à 25% des malades. « On a le choix entre ne pas les recevoir et les laisser mourir – ce que moralement un hôpital ne peut pas faire – ou les prendre en charge, ce qui représente une perte financière», indique le DG.
Autre difficulté : le CHU-Renaissance soigne les policiers, les militaires et les autres agents de l’Etat. Après les avoir soignés, l’hôpital envoie les factures à l’Etat congolais, mais elles ne sont toujours pas payées à temps. Les arriérés restés impayés atteignent plusieurs millions de dollars sur une période de trois à quatre ans. « Nous attirons l’attention de manière particulière du ministre des Finances et son collègue du Budget en disant que la continuité des paiements assure la continuité des soins », s’inquiète Al Kitenge.
Ce dernier pense qu’au bout de deux ans, cet hôpital aura atteint la masse critique. Tous les services auront été lancés, les équipements installés, toutes les procédures mises en place, la digitalisation aura progressé davantage. Le CHU-Renaissance pourra alors fonctionner comme tout autre hôpital. En attendant, la direction affiche déjà des résultats. Cet hôpital a notamment quadruplé ses recettes encadrées. « Depuis quatre mois, des choses sont remarquablement meilleures, s’enorgueillit le DG. Nous avons par exemple réussi à déployer les différents équipements et avons le meilleur laboratoire de la ville. Nous avons terminé la mise en place de nos équipements d’imagerie médicale. Ce sera opérationnel dans les deux ou trois prochaines semaines. » Et de rappeler qu’à son arrivée, l’hôpital avait plus de garde-malades que de patients internés. La tendance a aujourd’hui été inversée. Le CHU-Renaissance est en train de migrer vers une politique de zéro garde-malade parce que les infirmiers ont maintenant accepté d’assurer leur pleine responsabilité et la prise en charge nécessaire.
L’hôpital est aussi en train de réhabiliter sur fonds propres six blocs opératoires. Les bons résultats s’accumulent. « Quand nous aurons terminé le déploiement des matériels, du système de gestion et formation du personnel, la digitalisation complète des différents services, nous aurons alors un hôpital qui répond aux normes », fait savoir Al Kitenge. Comme tout établissement accueillant le public, le CHU-Renaissance a des obligations légales. L’une d’elles étant d’avoir ce que l’on appelle des assurances obligatoires comme celle de la responsabilité civile.
Autre projet à réaliser : la constitution des comités nécessaires à l’activité de l’hôpital. Le premier comité que la direction compte mettre en place est celui d’hygiène, qui reste un défi énorme. Le second est celui d’éthique et déontologie sanitaire. Ceci doit cadrer avec la vision globale de l’hôpital. « Notre plan stratégique est en phase finale, nous sommes en train de le faire compléter par les parties prenantes. L’objectif est de nous assurer que nous avons une vision claire correspondant au Plan national stratégique de développement sanitaire et qui rentre dans les orientations d’un hôpital universitaire et tertiaire », ajoute le directeur général.
Le comité de direction s’est enfin impliqué dans l’organisation, les 26 et le 27 mars, au Hilton de Kinshasa, du premier salon de l’hôpital en RDC. Cet événement aura pour thème : « Quel hôpital pour la couverture santé universelle (CSU) ? » Il sera ouvert à tous les hôpitaux et toutes les parties prenantes. Parallèlement au salon, se tiendront également les états généraux de la médecine légale. Et ce, parce qu’une des choses découvertes par le DG en arrivant aux affaires est l’interférence entre l’Etat, la justice et l’hôpital. Celui-ci est devenu la tête de pont de toutes les questions de médecine légale. « Je me suis dit qu’il y a un problème qu’il faut régler : celui de normaliser les relations avec l’Etat, afin que nous soyons en mesure d’apporter des véritables solutions à la justice congolaise », résume Al Kitenge. Ce dernier est par ailleurs en train de discuter avec une université suisse pour un partenariat de médecine légale.
Jean-Mathis Foko