La précarité menstruelle en République démocratique du Congo a été au centre de la table ronde organisée, le 28 mai dernier, Journée mondiale de l’hygiène menstruelle, par la Fondation Ultime Espoir. Placée sous le thème « Briser les barrières de la précarité menstruelle. Solutions durables pour l’éducation, la dignité, l’émancipation et l’autonomisation des femmes », la rencontre avait réuni des participants du monde politique, médical, associatif, de la société civile, du monde des affaires et d’organisations internationales, comme le Fonds des Nations unies pour la population.
Structurée autour de deux panels – «Comprendre la précarité menstruelle : enjeux, réalités et impacts sur l’éducation et la dignité » et « Solutions durables et innovations pour une gestion durable de l’hygiène menstruelle» -, cette rencontre a mis en exergue les conséquences, néfastes, engendrées par la précarité menstruelle que rencontrent beaucoup de femmes et de jeunes filles en RDC à cause de la pauvreté. « La précarité menstruelle peut se définir comme la difficulté pour les femmes et les jeunes filles d’accéder aux produits, à l’eau, aux installations sanitaires et à l’information sur l’hygiène menstruelle », a souligné la gynécologue Ana Bila. Un calvaire que vivent de nombreuses jeunes filles en RDC dans le silence. Pour les organisateurs il est temps d’aborder, sans tabou, la question de l’hygiène menstruelle dans le pays. « … La menstruation est une réalité biologique universelle qui accompagne près de trente années de vie d’une femme, pourtant dans notre société, elle demeure entourée de silence, de précarité et parfois même de honte. Nous allons donc nous pencher sur un sujet rarement nommé en public parce que considéré comme tabou dans beaucoup de nos communautés. La précarité mensuelle a brisé la dignité, l’éducation et la santé de nos jeunes filles et femmes », a déclaré Solange Kabengele, fondatrice et présidente de l’ASBL Ultime Espoir dans son discours d’ouverture.
Précarité menstruelle, un calvaire silencieux
Selon la gynécologue, 32% des femmes à Walikale, dans le Nord-Kivu, n’ont aucun accès à des produits menstruels, des millions de femmes et jeunes filles, déplacées internes, à l’est du pays (Nord-Kivu, Ituri) vivent sans infrastructures adaptées à leurs conditions menstruelles, et un tiers des filles en Afrique subsaharienne manquent l’école pendant leurs règles. Elle a schématisé un cercle vicieux, honte-isolement-infections-déscolarisation-pauvreté, qu’il faut briser à tout prix. Soulignant que la précarité menstruelle est un facteur d’exclusion sociale et un frein à la dignité et à la scolarisation des jeunes filles, un panéliste a déploré que « cette situation s’est aggravée par l’insuffisance d’infrastructures scolaires appropriées, notamment le manque de latrines adéquates, d’eau potable et de dispositifs d’hygiène, ce qui impacte négativement la fréquentation scolaire des filles et favorise l’absentéisme ». Les participants à la table ronde ont par ailleurs mis l’accent sur les conséquences sur le plan gynécologique que peut engendrer cette insuffisance d’infrastructures, comme les risques d’infections vaginales et urinaires, de maladies inflammatoires pelviennes, d’infertilité futures et de pathologies comme les fibromes utérins et l’endométriose. Sans oublier les retombées sur la santé mentale des femmes et jeunes filles, ainsi que le fardeau psychologique qu’elles doivent porter en silence : la honte et la stigmatisation, l’isolement social et l’anxiété chronique.

Les solutions pour vaincre la précarité menstruelle
Face à ce grave problème de santé publique, qui concerne directement plus d’un tiers de la population congolaise (plus de 40 millions de femmes et de jeunes à l’âge menstruel), il faut agir vite. « … La précarité menstruelle en RDC n’est pas une « affaire de femmes ». C’est un problème structurel, qui exige une réponse humanitaire et politique à la hauteur de son ampleur », a insisté Ana Bila. Les participants ont proposé des solutions nationales et locales. Sur le plan national, « ces solutions doivent être massifiées et intégrées dans toutes les politiques humanitaires et nationales », a rappelé la gynécologue. Iris Nzolantima, pionnière de l’ONG Parlons Menstrues, a invité les autorités, à l’ère de l’instauration de la couverture santé universelle en RDC, à inscrire la santé menstruelle dans les priorités de gratuité de la CSU, comme les consultations prénatales et les accouchements grâce à une ligne budgétaire. Elle a, par ailleurs, plaidé pour l’intégration de la santé menstruelle dans l’exécution du Plan de développement local des 145 territoires (PDL-145) avec la construction d’infrastructures adaptées pour la gent féminine, répondant aux besoins et attentes des femmes et jeunes filles dans leurs milieux quotidiens. Pour les organisateurs et participants de la réunion, il est urgent d’aborder, sans tabou, la question de l’hygiène menstruelle en RDC, avec des solutions pérennes pour que de nombreuses filles ne subissent plus des conditions difficiles liées à leurs menstruations. « La lutte contre la précarité menstruelle doit désormais être considérée comme une question de dignité humaine et de justice sociale », a insisté Solange Kabengele, appelant à « l’intégration, dès le cycle primaire, d’un programme complet d’éducation à l’hygiène menstruelle dans les écoles, afin de renforcer la sensibilisation et de briser les stéréotypes qui persistent encore autour des menstruations ». Pour la présidente de la fondation Ultime Espoir, exprimant « sa forte conviction », « briser le silence autour des règles, c’est célébrer le potentiel immense de nos jeunes filles et de nos femmes, pour leur permettre de s’éduquer sans interruption, de vivre sans honte et de participer pleinement à la vie sociale, économique et publique. Car une jeune fille qui manque l’école à cause de ses règles, c’est une société qui freine son propre avenir ». Cette table ronde a été clôturée par une levée de fonds avec des dons généreux et les remerciements de Solange Kabengele qui a promis de porter la question en haut lieu grâce à l’appui des députés et sénateurs engagés dans cette cause.
Jean-Louis Miasuekama



